9 déc. 2007

Chapitre XI

Le lendemain, Aurore et Alexis prennent leur petit déjeuner avec du champagne et des fleurs. Il est Dieu sait quelle heure.
— Maintenant, qu’allons-nous faire ?
— Un plan de bataille. Ensuite nous chercherons une librairie. Et nous verrons où m’habiller. Sortons.
Le lac, à peine deviné sous la brume. Eau sans barques et berges abandonnées. Sur le capot de la voiture, Aurore trace du bout des doigts un paysage de désolation.
Elle ajoute un personnage remontant le vent. Lui colle un entonnoir sur le crâne. Un livre sous le bras. Puis elle esquisse une maison dans laquelle le petit bonhomme se précipite.
— Vous faisiez semblant de chercher un décor pour votre passé. Je vous l’offre. Secouez-vous.
Alexis met ses mains en entonnoir sur la tête. Imite le fou qui marche à reculons. Il sourit. La mauvaise humeur n’existe pas chez lui. Il taquine avec tendresse et gravité. Parfois, aussi, cela trouble Aurore.
Mais il pense toujours au dîner de l’avant-veille.
— Un coup monté ! On ne loue pas une maison à deux pas de chez moi pour manger des huîtres.
— Et en quel honneur, dit Aurore, une femme n’aurait-elle pas le droit de réunir quelques-uns de ses anciens amants. De frimer un peu. De présenter son fils en situation. Un livre à la clé. Ce genre de scène traîne dans toutes les littératures. Imaginez-vous ce que j’aurais fait à sa place ?


Aurore grimpe sur le capot de la voiture.
— Je serais montée sur la table. Et, soulevant mes jupes comme une danseuse de cancan, j’aurais dit, je vous salue, mes petits baiseurs d'autrefois !
« Ah, je vois votre tête ! Et j’aurais continué. Je vous donne ce soir, chers vieux fiancés, à vous souvenir. A vous jalouser puisque je vous ai tous tenus entre mes bras au même moment.
« Voici que votre fils a vingt ans. Du talent à revendre. Son premier roman vient de paraître. Je voulais fêter cela.
« Ce soir, je vous interroge. Je vous demande de qui donc peut-il être l‘enfant oublié dont l’ombre plane sur vos assiettes ? Lorsque je sens encore en moi vos vigueurs, vos hâtes et vos passions. Moi qui ai appris sous vos ardeurs à savoir mieux vivre et à mieux faire l’amour. Voici un repas de retrouvailles, mais aussi la note.
— Très bien, dit Alexis redevenu miel. Allons acheter le bouquin de ce jeune homme. Vous le lirez. Nous en aurons le cœur net. Puisque vous ne démordez jamais.


Sortant de la librairie, Aurore lui demande s’il faut qu’elle commence la lecture en marchant.
A son avis, dans la rue on ne lit pas. On harangue. On hurle. On se met des cailloux dans la bouche, à la Démosthène. Pourtant, que ne transgresserait-elle pas pour Alexis.
Même assise au bord d’une tempête d’hiver, nue et seule sur des rochers, elle serait capable, par amour, de dire des poèmes à l’écume des vagues.
Elle ouvre le livre. Mais elle n’est pas certaine que Alexis soit dans les meilleures dispositions d’écoute. Elle se serre contre lui.
Redevenu vulnérable, il marche vite. Se retourne sur les femmes. Aurore a du mal à le suivre et à lire. Elle laisse son index entre deux pages.
— A la fin, dit-elle, que cherchez-vous ? Vous me demandez de vous aider et, sans même écouter, vous vous embarquez derrière le premier jupon. A moins que vous ne recherchiez encore, dans ce jeu de fuite, à vous dérober.
— J’attends seulement d’entendre la première phrase.
— Je viens de la lire ! Vous ne vous en êtes pas aperçu. Vous n’avez rien reconnu. Parce qu’il n’y a rien de vous là-dedans. N'espérez pas que je recommence.


Alexis grimace, mains en poche, longues enjambées. ll se persuade qu’un signe lui apparaîtra pourtant. Un peu de sexe. Un peu de mort. Il y en a dans tous les romans.
Aurore esquisse un minuscule signe de croix.
— Vous attendiez-vous à ce que je tombe sur un de vos mots d’esprit. Sur vos femmes nues en délire dans les salles de bain ? Pour vous entendre glousser.
« Eh bien, ce truc à trois francs suisses n’est qu’un roman pour la plage. Je le lirai en silence. Je saurai, toute seule, trouver ce qui vous appartient.
« Regardez, là-bas, ce corbillard. Il vous ressemble. Lui aussi cherche son chemin.
Alexis sourit au corbillard. Les cortèges funéraires ne lui déplaisent pas. Il pense souvent à la mort. Pour entretenir son angoisse. Du reste, il se considère comme un bon spécialiste des au-delà. Celui d’avant. Celui d’après, aussi.
Certes, l’extrême-onction l’ennuie. Et dans les églises il est sec comme une chaise. Mais il a de bons souvenirs de toucher de cadavre, sous un crucifix, pour un dernier baiser. De cercueils qui n’entrent pas facilement dans les caveaux de famille. La mort n’est encore qu’un scandale qui ne le concerne pas vraiment. Lorsqu’elle rôde, il ne se retourne pas mais il lui parle avec légèreté.
Elle lui sert également à faire le bel esprit. Et, quand d’autres évoquent des fontaines de lumières, des spirales d’amour, il soutient qu’elle est la fin paisible d’une longue fatigue.

Chapitre X


Une jeune femme oxygénée, décrépue à la pomme de terre, sort de sa guérite. Elle marmonne et regarde les mains d’Alexis posées sur le volant.
— L'ongle de son petit doigt est grand comme mon pouce.
— Attention ! dit-il. Je lis sur vos lèvres. Vous auriez dû dire, grand comme celui de mon pouce.
La fille hausse les épaules. Ce ne sont ni ses ongles ni son français qui l’intéressent. Ce sont les enfants. Ceux qui vivent déjà nichés, en périphérie, avec leurs tantes et leurs grands-mères.
Les autres à venir. A déposer ici, sous elle. Pour les ancrer un jour au droit du sol. Des sangs mêlés, des gris, des jaunes. Et l'argent qui va avec.
C’est pour eux qu’elle a appris à mettre en valeur sa vulve déchirée et dix fois recousue. Oiselle, figue fleur blessée qui tient à peine, tant elle est mutilée, dans la glace de son sac à main. Comme sa mère et ses sœurs, elle aussi excisera ses filles car elle pense à leur avenir.
Elle sort une photo de son soutien-gorge et se la colle au bout du nez.
— Les cicatrices bouleversent chaque fois mes amants. La surprise passée, ils éjaculent un peu vite. Je m’y fais. Va pour la bagatelle. Mais pour la vraie baise je préfère les mecs de chez nous.
Elle jette un oeil sur Aurore.
— Hors communauté, ni chèque ni carte. Des espèces. A bientôt, beau blanc. Si le chef me saute pendant la pause, je penserai à toi. Passez avec les autres ! Les voitures à droite.


Alexis démarre.
— Aurore, dit-il, je me fous des excisées. J’aimerais seulement en savoir un peu plus sur l’instinct paternel.
A l’époque, il s’en souvient, les femmes en gésine lui mettaient déjà le coeur au bord des lèvres. N’étant pas de ceux qui se précipitent aux accouchements, prennent en vidéo les douleurs, les sexes distendus, les eaux courantes.
— Et se font jouir en regardant. Des pères, je suppose. Si certains apprécient, d’autres s'évanouissent. Je suis de ceux-là.
« Me voyez-vous, adolescent, déguisé en pater familias. Egaré près de cette génitrice, avec des rêves de berceau, de couches-culottes. Tâchant de griffonner trois phrases sur un bord de lit ? Moi qui effeuille mes roses pour ne pas les voir se faner. Pour les mêler vivantes au jasmin, aux cistes, aux lauriers.
« Tenez, un après-midi, je rentre. Amoureux. Je file au salon. Je trébuche sur du pilou froissé, du gigot tiède, des trognons de pomme. Elle vomit, souffre et gémit. Je venais aimer une muse diaphane et musicienne. Une bergère légère. Chanter avec elle entre les bougeoirs d'argent. Danser sur les nappes en dentelle.
« Je ne vois que des transpirations, des flatulences. Alors qu’il y a tant de volupté, de fraîcheur, de fruits verts sur le marbre des villas romaines. Tant de lumières à Paris, à Londres. Avec ces filles plates, ces jambes, ces parfums. Ces incomparables qui font les rues, les boutiques illuminées, l’heure de l’extase.
— Ah, là-là, dit Aurore, pitié ! Toutes ne jouent pas cette comédie. A mon tour, demain, j'arrête la pilule.
— Il n’empêche que le petit voleur parade aujourd’hui dans mon costume trop grand pour lui. Encore heureux qu’il ne se soit pas trémoussé, l’autre soir, à cette fête usurpée de la littérature. Acclamé par ces charognards. Je ne l’aurais pas supporté. Je l’aurais tué une seconde fois. Aurore, ne me faites pas d'enfants. Si ce désir vous prend jamais, louons des mères porteuses. Une fois sevrés, hop ! au pensionnat.


Aurore, qui n’aime pas que l’esprit d’Alexis s’égare trop longtemps, vient se blottir contre lui.
— Je n’ai presque plus mal. Si proche de vous, était-ce vrai ce froid, ces questions ? Je suis creusée, vidée, convalescente. Epuisée comme jamais. Mais notre promenade est si belle.
« Mon oreille ouvre votre bouche. Parlez-moi encore. Vos frissons et vos colères ensemencent l’immense palais de ma mémoire. Saint Augustin, hélas ! a employé cette image avant moi. Hélas ! Tant mieux !
« Voici que nous arrivons. Il va être midi. J’aperçois le lac. A contre-jour, un lever de brume. Et une voile captive. Chiche que vous alliez faire un tour avec !
— Ce n’est pas la brume ! dit Alexis. Ce sont des moustiques dans des nuages de citronnelle. Des danseurs et des musiciens dans la fumée des braseros. Ils n’ont pas l’air contents de nous voir. Je vais quand même aller leur chatouiller les doigts de pied. Attendez-moi dans cette auberge. Demandez le droit d’asile. A votre tour. Pour une fois.

8 déc. 2007

Chapitre IX


Alexis roule maintenant comme un fou et parle littérature. Amours de jeunesse. Lit frais. Jardins et bains jacuzzi.
— Au fait, dit-il, ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi je vous ai offert un godemiché ?
— Parce que, sans risque, vous vouliez voir comment je me donne. Voilà bien un cadeau d’homme ! Maintenant si je dois en déduire que vous souhaitez me partager avec d’autres, vous aurez des difficultés à me convaincre. Avant-hier soir, notre nouvelle voisine semblait moins farouche. Entourée de ses anciens sigisbées, ne prétendait-elle pas avoir toujours été amoureuse de plusieurs hommes à la fois.
« Une telle assemblée aurait dû vous rassurer. Avec deux ou trois amants en même temps, cette paternité qu’elle cherche à vous faire endosser pourrait bien battre de l’aile. Ne pensez-vous pas ? Maintenant, si vous croyez que cette femme, en plus de votre sexe, s’est servie d’un de vos textes pour vous manipuler, il faudra stimuler autrement votre mémoire. Hésiteriez-vous ?
— Justement, dit Alexis, lorsqu’ils répétaient en riant, Le parc Monceau est une frontière... les avez-vous entendu rire et ne rien comprendre. Ces paysans, ces soupes, ces gens de paille et de nature ennemie.


Cette phrase, en effet, cent fois écrite, abandonnée et reprise, à qui d’autre que lui pourrait-elle appartenir. Elle traverse tous ses livres, toute sa vie.
Les pelouses interdites tapissent la tête des petits garçons. Et les filles en souliers vernis se confondent avec les jeunes gouvernantes. Avec les amies de la famille dont les hanches, dont les corsages, ont le parfum des mères trop souvent absentes. Trop courtisées. Cela aussi il l’a écrit.
La peau si douce. Le rouge à lèvres et la poudre. Les gants, les fourrures. La connivence de ces femmes l’ont si bien préparé à l'adolescence qu’il ne peut pas se tromper.
Le parc Monceau est un premier roman où, à chaque page, il s’était offert. Où d’emblée, au dîner, à ce nom de parc prononcé, il s’est reconnu.
— A dix ans, dit Alexis, rien ne m’intéressait. Ni les jouets, ni les carrières. Je n’aimais que les femmes. Elles seules. A regarder, à caresser.
« Dans mon âge d'or, assis au centre de mon parc de verdures, j’avais déjà eu une demi-douzaine de sylphides à mes pieds. Des déesses de douze ans. De quinze ans. A peine défroissées. Des préceptrices odorantes, brûlantes, soyeuses. Venues du fond des familles. Attentives et fascinées par mon sexe de petit garçon. Tellement nues dans la salle de bains et déshabillées à mes repas. Toujours émerveillées devant le bambin bandant et pisseur qu’on leur prêtait.
« Ces nymphes que je touchais, coiffais, adorais à longueur de journée, me faisaient la belle enfance. La belle aurore, douce Aurore. Impudiques et souriantes à leur tour, quand elles s’habillaient devant moi, qui ne comptais que pour du beurre. Moi qu'elles faisaient semblant, à la toilette, de ne pas voir, et déguisaient en poupée. Femmes pour moi seul, avec leurs marques d'amour neuf. Au seuil de la vie. Complices, roublardes. S’essayant à bon compte.
— Suis-je distraite, dit Aurore.


Alexis raconte alors qu’il pourrait vivre mille ans avec ce bagage. Grâce à elles, il parlait déjà de la mort avec cette volupté.
— Et si mon sexe vous captive tant, Aurore, c’est que je ressemble encore, parfois, à cet ange tout en couilles et en larmes de reconnaissance.
— Voilà enfin un préjugé qui tombe à propos de ces messagers. J’avertirai l’archevêché.
— Les araignées me terrifiaient, mais je n'avais pas peur de mourir. Tandis qu’aujourd’hui, je nargue peut-être, et je défie. Mais je crève à la seule idée de vous perdre. Quand vous ne respirez pas près de moi, quand vous ne battez pas chaque cil pour moi seul, la vie m'est insupportable. Je déchante et je meurs. Le reste…
— Vous semblez mourir souvent. En attendant, voici la frontière. On s’arrête. Et l’on paie la taxe d’autoroute. Arrêtez-vous donc !

7 déc. 2007

Chapitre VIII


Aurore s’étonne quand même qu’une banale partie de jambes en l’air et quelques pages empruntées, il y a si longtemps, puissent mettre Alexis dans cet état. Elle aimerait l’aider à prendre un peu de distance. Et le consoler. Evidemment.
— Saint Alexis sous l’escalier, venez à son secours. Délivrez-le !
Elle pense néanmoins qu’Alexis a une chance folle d’être né après l’invention de l’imprimerie. Son histoire de chapardage n’aurait jamais tenu avec des empilages de tessons. D’omoplates, de tablettes d’argile. Et de pierres gravées. En ces temps-là, on ne volait pas les manuscrits, ils étaient trop encombrants. Un papyrus, plus tard, à la rigueur. Empruntait-on seulement les idées qui s’envolaient à tout bout de champ ?
Pour un texte de rien du tout, elle imagine le travail, il y a trente-trois siècles. Alexis-Moïse les reins cassé, la barbe à l’envers, descendant du Mont Sinaï avec ses tables de la loi sur le dos. Toutes molles. Non corrigées. Pas encore prêtes à cuire. Et tombant dans une machination, au détour du sentier.
— En tout cas, pour un père, vous êtes bien sévère. Ne vivons-nous pas dans une société de rapines et d’échanges faciles. En famille, ces larcins comptent encore moins. Vous deviez avoir une sacrée touche à écrire entre les cuisses de la fille ! Mais quel risque avez-vous pris d'abandonner ainsi vos traces. Le pire, par distraction.
« A l’époque de vos cadeaux de rupture, au lieu d’oublier quelques lignes sans intérêt qui, aujourd’hui, vous mettent la larme à l’oeil, vous eussiez mieux fait de prendre une assurance contre la rancune des conquêtes abandonnées. Un contrat, il n'y a que cela de vrai. Surtout dans la république des lettres. Autrement, en partant, on laisse une cravate. Ou un bruit de porte.


Bonne fille, Aurore encourage pourtant Alexis à retrouver les haltes et les jalons de cette équipée. Même si, pour lui, ce doit être aussi compliqué que de viser Uranus en hiver, Place de la Concorde, lorsque s’allument les réverbères. Alors elle revient à la mère du jeune homme.
— Hier soir, j’ai détaillé votre Carabosse. J’ai deviné les cicatrices près des oreilles et sa poitrine à la silicone. Elle a été retendue de fond en comble. Comment était-elle autrefois ?
— Elle avait, dit Alexis, brusquement hilare, le sexe plutôt, comment dire ? Certains plaisent, d’autres moins.
Aurore hurle par la vitre qu’elle entrouvre.
— Vous devez confondre les femmes que vous avez rencontrées avec les dessins que vous avez gribouillés. Votre mémoire vacille. Il faut savoir admirer en situation, sinon cela ne rime plus à grand chose. Vous n’avez sans doute pas su apprécier votre conquête. Il existe toujours un profil plus séduisant que l’autre pour les visages. Il doit y en avoir pour le reste du corps. Faut-il encore trouver l’angle et la bonne position.


Alexis monte la vitre. Remet sa main entre les genoux d’Aurore.
— Tenez, dit-il, si j’évoque le désir ou la volupté, dans ce bric-à-brac d’autrefois, je me perds dans la grisaille. Et ne devine que des ensembles sans relief. Un crépuscule d’hiver. Si lointain. Mais lorsque je vous regarde et vous caresse sous votre jupe, tout est douceur. Arc-en-ciel. Expliquez cela si vous pouvez. Le visage de cette fille était peut-être un peu chiffonné. Oserai-je le comparer à celui de Louise de Warens. Dont le sein était d’un mou, paraît-il. Pauvre Jean-Jacques ! Mais telle vous, chouette chevêche, douze douze au regard.
— Si nous nous quittons un jour, dit Aurore, je sais maintenant comment vous parlerez de moi. Quand arrivons-nous ? Je grelotte. J’ai mal au cœur. J'étouffe. Cette matinée éprouvante. Ne me chahutez pas trop. Un peu, mais pas trop. Et j’ai faim. Le malaise m’affame.
— Moi aussi, je meurs de faim. Et de tout. Et alors ?

6 déc. 2007

Chapitre VII


Le téléphone ne clignote plus. Aurore et Alexis écoutent maintenant chanter les kilomètres. Ils admirent cette matinée de printemps courir et se défaire dans les rétroviseurs.

Aurore, plus triste que blessée d’avoir été surprise, retrouve son tonus. Elle peut à nouveau taquiner Alexis qui, par moments, fait semblant de s’assoupir. Et donner le change.
— La route ! dit-elle. On ne dort pas au volant. Tenteriez-vous la mort ? Seriez-vous lâche, suicidaire ? Ne provoquez pas les camions !
« Regardez ! Ce chauffeur mal rasé. Je tends la main. Je pourrais prendre la sienne. Et celui-ci ! Il me dit bonjour. Il s’étonne que vous me fassiez tant de peine.
Aurore se penche. Agite le bras.
— Ces types roulent pour me séduire. L’air déplacé par leur quarante tonnes chahute les paysages et me grise. Sur les bâches, après la découverte des alphabets, quelques kilomètres de raisons sociales et trois dessins, des poèmes fleurissent. Des légendes. Des romans d’amour. Pour qui sait lire.
« Leur vacarme ne couvre pas les voix de l’intérieur. Des voix de jeunes gens. Je les entends. Dans les chambres isothermes, ils chantent. Ils grondent, ils prient. Pleurent et s’endorment. Ils rêvent. Je suis sensible au génie de l’esprit vagabond. A ces populations en marches éternelles autour de la planète. Je vibre à cet exotisme qui nous environne. Et m’aguiche.
« Laissez-moi cueillir une de ces orchidées. En simple touriste, pour la promener avant qu’elle ne trouve où s’enraciner. Ne vous effarouchez pas. Il suffit de sauter. Passer d’un véhicule à l’autre, en roulant, ce n’est pas difficile. Je l’ai vu faire cent fois au cinéma.
— Vous, quand le foutre vous prend.


Aurore contre la vitre. Le plus loin possible d’Alexis.
— Et l'autre donc ! dit-elle. Celle qui vous fait des enfants dans le dos. Vous chahute la matière grise. Vous suce la moelle et vous abandonne, vieux cocon, continuerait-elle d'avoir seule tous les droits. La vie durant ?
Alexis accélère pour se libérer des camions.
— Que fichons-nous ici ? En plus, hier soir, je n’ai rien pu avaler. Je redoute les huîtres et la cervelle d’agneau. Elle s’en souvenait, la garce.
« Chaque fois qu’elle parlait de son fils, elle me regardait en riant. Quand je chipotais avec ma fourchette, elle pouffait. Pendant trois heures, ses yeux m’ont rivé le crâne.
Nez à la fenêtre, cheveux au vent, Aurore n’écoute pas. Mais elle rit et réinvente la vie qui roule et tangue à ses côtés. Dans d’autres camions. Avec de nouveaux jeunes gens.
— Celui-ci ! Comme il me dévisage ! Vous avez seize ans, à peine ? Vos doigts de la nuit sont des rayons de lune. Vous venez vivre dans un monde que nous ne savons plus entretenir. Enfin, peut-être. L’avenir échappe si souvent.
Cela dure ainsi quelques kilomètres de monologues, d’étonnements. Un peu plus. Un peu moins. Puis diminue. Cesse. Alexis semble soulagé de la tournure des événements.
— Cela cloche, n’est-ce pas, petite fille ? Les tentations d’ailleurs ne durent pas trop longtemps chez vous. Heureusement.
— Je ne m'amuse déjà plus. C’est vrai. Je suis un marais qu’ils assèchent. L’illusion s’éloigne. Ne serait-ce qu’en imagination, vous tromper m’est inconcevable.
Alexis accélère encore.
— Laissons ! Je commence à si mal vous connaître. Mais ajoutez un seul mot et je vous abandonne à la nuit des glaciers. Au mal des montagnes. Vous dormirez mille ans sous la neige avec les fantômes que vous voudrez.

2 déc. 2007

Chapitre VI


Il n’empêche que depuis quelques heures, Alexis n’a plus dans le crâne un vieil embryon charcuté, mais un fils bien vivant.

Une sorte de miraculé qu’il soupçonne, en outre, de trafiquer des manuscrits. N’ayant aucune illusion sur la mère, il pense qu’elle n’a pas dû se forcer beaucoup pour s’approprier un bout de texte écrit jadis sur l’oreiller. Et oublié dans les draps.
— Elle l’aura tripatouillé. D’abord pour son propre compte. Mais ça n’a pas dû marcher. Alors elle l’aura mis sous clé en attendant de l’offrir à ce fils que j’avais voulu empêcher de naître. C’est clair. Regardez, douce Aurore, ma tête d’amertume, tranchée par vengeance. Plus sinistre encore que celle du Baptiste en équilibre sur son plat d’argent.
— Vous dites des âneries. Laissez cette littérature et les mérites réciproques. Cessez de me chahuter. J'ai besoin de reprendre mes esprits. Et faites attention ! Ce matin, il y a beaucoup de camions sur la route.


L'aiguille du compteur touche enfin les six mille tours. Alexis serre plus fort le genou d’Aurore, satisfait d’avoir été entraîné hors de chez lui. Ravi de la promenade.
A ne pas y prendre garde, à l'exemple de son saint patron, il se retire trop volontiers du monde et s’étonne que la terre continue de tourner sans lui.
Dans son esprit, ces pages volées et triturées ne peuvent être que nulles et mal fichues.
— Comme le gosse récupéré, dit-il. Un avorton tiré aux forceps. Sinon, au dîner, au lieu d’en parler, sa mère l’aurait montré. Leur bouquin doit lui ressembler.
— Néanmoins, dit Aurore, faites-moi penser à l’acheter lorsque nous arriverons. Je le lirai, si vous n’osez pas. Nous en aurons le cœur net.
« Maintenant, cessez de faire l’hypocrite. Je vous connais. Même si vous souffrez de cette partie mal classée de votre jeunesse, vous êtes plutôt flatté. Impatient de savoir.


Alexis hausse les épaules. Bâille à se décrocher la mâchoire. Il essaie de lutter contre cette idée de double paternité qui l’obsède. Il regrette de n’avoir pas su réagir plus intelligemment à ce dîner sous les allusions d’une femme déterminée à l’exaspérer.
Aurore lutte, elle aussi, mais avec son calme, son sérieux. En gardienne du temple. Elle aurait seulement préféré être mieux préparée. Avoir moins d’orgueil, de tristesse. Elle aurait aussi voulu se changer les idées. Et s’arrêter.
— Pour faire l’amour, dit-elle, un peu ragaillardie.
Pourtant, toujours à la recherche de ses souvenirs, Alexis se ferme davantage et roule de plus en plus vite. Il ne s’explique pas comment il aurait pu égarer ses textes. Lui qui ne laisse jamais traîner un crayon.
— J’ai été victime d’une malfaisante. Voilà la vérité.
Mais Aurore refuse d’imaginer cette mère et son fils en train de trafiquer quelques feuillets mal ficelés. D’essayer de changer une tournure de phrase. Comme des barbouilleurs du dimanche corrigent une perspective.
— A moins, dit-elle, qu’elle ne fût folle. Hier soir elle ne m’a pas donné cette impression.


Alexis sait bien, pourtant, que les chapardeurs d’idées traînent partout. Et que chaque année sort un nouveau dictionnaire des plagiaires.
Il admet encore moins que sa pensée d’autrefois ait été ainsi dévoilée. Exposée. Saccagée. Quand sa réflexion aurait dû mûrir encore.
— Pour s’épanouir, dit-il. Ou disparaître.
Et il trouve que les écrivains sont plus malheureux que les peintres qui peuvent toujours retoucher une toile. Alors qu’un livre se cadenasse dès qu’on l’imprime.
— Devenu clos. Intouchable. André Gide le comparait à un œuf. Tandis que Bonnard, allant au musée, rajoutait une pointe de jaune sur un nu à la baignoire.

— Du jaune de chrome, dit Aurore. C’est archi-connu. Soyez précis si vous cherchez à faire le singe savant.
« Mais vous datez, mon cher. Avec l’ordinateur les livres évoluent en permanence. Gide a moins raison. Et vous, donc !
— En tout cas, un crime a bel et bien été commis contre mon esprit. Je bâille d’humiliation. Je pleure sur cette jeune âme confiante qui était la mienne. En attente. Posée sans précaution sur un cahier. Et trahie.
— Trahi, étonné, surpris. Pris sans vert. Toujours la même rengaine, dit Aurore. C’est usant. Vous savez ce que j'aimerais. Vous vous taisez enfin. Nous nous arrêtons. Nous faisons l’amour.
— Ce n’est pas le moment.
— Nous en mourons d’envie.

Chapitre V


Aurore encore ensommeillée, s’étire. Douce, yeux clos. Blottie sous la ceinture de sécurité. Les heures fraîches et la route défilent. Puis Aurore, réveillée, parle. Elle commente la soirée. Le pied d’Alexis contre sa chaussure. Son silence. Son air grave, inhabituel. Le soleil déjà haut. La voiture. Elle fredonne et s’étonne.
— Du deux cent dix. A peine. Pourquoi pas du cent trente ? Vous êtes malheureux. Inquiet ? Vous me promettez une route frissonnante et nous ne touchons pas les sept mille tours.
« Où est donc le temps de vos excès, lorsque vous rouliez pied au plancher. Et moi affolée ?
Alexis conduit. Détaché, attentif. Au volant, il aime glisser sa main entre les genoux d’Aurore. L’écouter s’impatienter. Le voyant du téléphone clignote.
— Bonjour ! dit une voix d’homme. Comment allez-vous, depuis hier soir ?
— Bonjour ! dit Aurore.
— Vous nous avez quittés si vite. Nous avions encore tant de choses à nous raconter.
— Nous rêvons, nous bavardons, dit-elle. Nous roulons vers le lac de Bienne.
— Savez-vous, dit la voix, que sur une de ses rives nous avons la plus accueillante maison du monde.
— Accueillante comme sa femme ! dit Alexis. Je ne le sais que trop.


Aurore tout à coup crispée. Suffocante. Elle écarte la main d’Alexis.
— Tout s’éclaire ! Je n’avais pas compris pourquoi vous aviez si vite accepté ce voyage. Je n’avais pas compris que cette pétasse avait été votre maîtresse.
« Hier soir, devant elle, comme une gourde, je faisais l'intéressée. Ses mariages, ses enfants. Ce fils qui écrit. Un autre qui peint.
« En partant, elle m’a sauté au cou. Je l’ai même embrassée. Elle rayonnait. Vous êtes à nouveau son amant ! Vous auriez pu m'éviter ce ridicule. Ne me regardez pas pleurer. J'ai mal.
Depuis dix secondes que cette araignée lui trotte dans la tête, Aurore perd ses marques. Dérive. Les idées éparpillées.
Pourtant, quoi de plus banal. Les paternités perdues et les vieilles amours resurgissent soudain, c’est connu. Devant tout le monde. Sur des bords d’assiettes dans les dîners. Ou envahissent les voitures le lendemain, après un coup de fil.
Ces révélations ne gâchent pas toujours les promenades. Ni les soirées. Aurore aurait simplement aimé qu’Alexis eût pris à son égard quelques précautions d'amour et de tendresse.
— A tant faire, dit-elle, au prochain péage, vous m’annoncerez que vous êtes bigame.


Alexis se tait. Que pourrait-il inventer que l’on ne sache déjà sur ce genre d’aventure ? Les gens se rencontrent, que faire d’autre sur terre ?
Il n’y a pas si longtemps chacun évoluait encore en toute liberté. Sans contraintes, sans précautions.
Un regard suffisait parfois pour mettre les moins hardis en situation de faire l’amour là où ils se trouvaient. Cherchait-on seulement à connaître le nom du partenaire ?
Lorsque, par hasard, une grossesse survenait, il suffisait de passer une frontière. Le temps d’un aller-retour, les corps et les esprits reprenaient leur trajectoire.
Ainsi, puisqu’elle y avait des attaches, la fille retrouvée n’avait même pas eu à choisir un pays où aller avorter. Les bords du lac de Bienne s’étaient naturellement proposés.
— Et si nous le faisions sauter nous-mêmes ? avaient-ils dit, dans un élan de curiosité partagée. Cela ne doit pas être difficile. Nous trouverons bien des aiguilles à tricoter ou une pompe à bicyclette.
Ils avaient bien ri aussi en disant à la jeune bonne de leur apporter de la vodka et du whisky.
— Avant d’aller vous faire trousser par le chauffeur.
Mais les choses n’avaient pas évolué comme prévu. Il fallait s’y attendre.
Après une ou deux tentatives et une frayeur mémorable, le drame s’était noué en quelques minutes. Commencée dans l’allégresse, l’expérience finissait en cauchemar.
Vers minuit, sous les sirènes de la police, Alexis parvenait de justesse à glisser entre les mains de gaillards venus lui apprendre à vivre. Et déguerpissait dans l’instant.
Pas très fier et mort de trouille, mais heureux de s’en tirer à si peu de frais, l’apprenti faiseur d’anges se jurait de disparaître. Et de ne jamais rien chercher à savoir sur la suite des événements.
De son côté, remise sur pied peu après la dissipation de l’alcool, la jeune femme décidait de rompre. Le père étant déjà mort pour elle. Fin de l’idylle.