15 déc. 2007

Chapitre XVIII

Elles sortent. Marchent sur le marbre craquelé. Les avoines folles mêlées au gazon. Et descendent vers l’eau. Rose se retourne. Montre la maison découpée sous la lune gibbeuse.
— J’ai de la tendresse, dit-elle, pour cette baraque. La mère de mes fiancés l’a héritée de je ne sais quel collabo après la dernière guerre. Je pleure en regardant cette cour des miracles qu’elle est devenue.
« Je n’arrive pas, non plus, à me faire à l’idée qu’il faille sans cesse aider tant de drogués à se shooter. Tant de clandestins à s’enraciner.Tant de cellules extrémistes à se planquer. Au nom de quelle démocratie ? Je voudrais bien savoir. Ici, pour ce genre de service, beaucoup touchent une subvention cantonale. C’est un aspect de nos montagnes que l’on oublie volontiers de montrer. Gréta, la fausse naïve est de ceux-là. Elle fait la liaison. Elle collabore, porte les valises. Et palpe au passage.

Rose prend l’horizon entre ses bras ouverts. Evoque la misère, l’envahissement et la lâcheté qui s’épanouissent à chaque carrefour.
— A ce train-là, la Confédération risque de se disloquer. Bien sûr, rien n’est encore perdu. Elle en a vu d’autres. Et le génie du lieu veille sûrement sur elle. Il n’empêche.


Rose met une pointe de pied dans l’eau.
— Dieu qu’elle est froide ! En quelques années, nous sommes devenus les champions de l’asile. Vingt-cinq pour cent de la population. Il n’est même plus question de quota. La barque est pleine, comme l’on dit ici.
« Mais si le malheur est général, le mien, en plus, est sentimental. Mes fiancés vivent ligotés, soudés à leur mère qui les étouffe. Un vrai bronze sur un buffet Henri ll. Je souffre. Mais ils m’excitent. Je finis par me demander si la caméra vérité n’exprime pas mieux la vie que l’écriture. Surtout depuis l’arrivée du caméscope jetable. Au lit, lorsque nous nous filmons les uns dans les autres et que nous nous repassons les CD, la littérature n’existe plus.
« Tout à l’heure, mon fiancé jouait les provocateurs. Ne lui en tenez pas rigueur. Il est toujours dans ses culottes courtes. Avec ses hochets. Son pouce qu’il suce. Il n’a rien d’un vendeur d’esclaves. Ni d’une cafetière. Il se vante. Tout est minuscule chez lui, les idées et le reste. Il me faut des trésors d’invention pour me faire baiser par ces quarts de portion.


Rose se lève et prend Aurore par la main. Elles remontent vers la maison. A travers les vitres, elles aperçoivent Gréta, percheronne au petit trot. Un barbu en robe de derviche la pelote au passage. Et ranime les braises dans la cheminée.
— Ils font semblant de ne pas nous voir, dit Rose.
Près d’une autre fenêtre, Alexis parle au nain, encore sur sa chaise.
— Vous finirez bien par descendre de votre perchoir. Par vous mettre au travail et oublier votre maman. Cette bauge pourrait vous offrir un sujet en or.
— Ne me torturez pas. Si la cage est pleine, je suis vide.
— Imaginez, dit Alexis, un type dans votre genre. Du marbre. Un platane. Une rivalité avec un archéologue. Il embarque sa femme. Grande et forte. Si vous voulez. En Italie, par exemple. Je pourrais vous aider !
— Nous avons déjà dû l’écrire, celle-là.
— Alors, inspirez-vous de ce que l’on fourre dans un garage. Vous qui cambriolez tout partout, vous devriez y trouver votre bonheur. Je parie que la pompe se trouve encore sur la bicyclette. Allez la prendre, briquez-la. Envoyez-vous en l’air dans les roseaux. D’autres l’ont fait avant vous. Cela stimule l’esprit.
— Lâchez-moi ! Demain, à Paris, ma mère trouvera autre chose.


Alexis aperçoit enfin Aurore sous la pluie. Du bout des doigts, elle griffe le carreau, le front appuyé. Il ouvre. Il lui prend les mains. Boit ses larmes, lisse ses cheveux mouillés.
— Il faut partir, dit-elle. Ce délabrement. La tiédeur qui s’installe. Cette odeur. Ce feu. De quoi vomir.
— Puanteur ou pas, j’ai pourtant l’impression que l’ambiance vous excite.
Alexis ouvre un judas. Regarde et se pince le nez.
— Effectivement, nous pataugeons dans une décharge. Esprit de crasse, sublimez-vous !
Il découvre les poubelles et les tags aux excréments. Les matelas éventrés sous les immondices. Des bouteilles cassées. Des capotes, des seringues, des journaux.
— C’est donc ici, dit Aurore, que venait votre blonde en mal de grossesse et de littérature.
— Il y a vingt ans ! dit Alexis. Avant cette dégringolade. C’était sa maison de famille. Normal qu’elle ait choisi d’y faire sauter le loupiot. Sauf que ses parents voulaient qu’elle le garde. Et qu’elle me balance. Je n'ai pas connu la suite. Après moi, elle y aura vécu ses nouvelles amours. Il y a des gens ainsi faits, qui ne lâchent jamais rien. Ni les lieux, ni les mémoires, ni personne. En tout cas, il n'y a pas de quoi sortir sous la pluie, la mort dans l'âme, une idée folle en laisse !
— Je vous attendais près du lac. Vous n'êtes pas venu me chercher. Cette maison porte malheur. Allons nous-en.
— Venez, que je vous sèche.

13 déc. 2007

Chapitre XVII

A cet instant, en effet, entre un petit garçon. Râblé. Cheveux en brosse. Culottes courtes. Tête carrée.
Il sifflote et saute sur une chaise qu’il bascule en équilibre, dossier en avant. Puis entreprend une marche en canard. Et se colle sur le visage un masque de carnaval.
Aurore souffle dans l’oreille d’Alexis.
— Ne serait-ce pas plutôt un nain. En tout cas, il aime se déguiser et se rendre intéressant. Peut-être a-t-il de qui tenir. Mais je serais navrée de vous voir avec un fils pareil.
Le garçon s’approche d’Aurore.
— Hello ! dit-il. Si la roue tourne je pourrai toujours me reconvertir dans un cirque. Regardez, avec perruque ! Molière vous salue. Qu'en pensez-vous ?
— J’apprécie mal, cher garçon. Les clowns ne m’amusent pas. Vous risquez de tomber.
Toujours sur la chaise, le nain fait le tour du salon.
— Je crois entendre notre fiancée avec ses conseils. Une immense grosse. J’aime les grandes grosses. Mon frère aussi. Comme les Goncourt. Au fait, les Goncourt, vous connaissez ? A leur exemple, nous partageons nos femmes, nos plumes. Et nos fringales de choux. Cette fille, ils l’auraient adorée. Les Goncourt… une idée de notre mère pour nous stimuler.
« Elle travaille dans l’édition. Elle aimerait écrire. Elle nous refile des manuscrits refusés. Ou trouvés chez ses amants. Un fatras que nous décortiquons. Pour piquer une phrase. Une idée. Moi, je suis le littéraire. Mon frère a un faible pour la barbouille et les personnages en latex. Un fantasme de famille. Il y en a partout.
« Nous sommes une sorte de Toulouse-Lautrec en double exemplaire. Deux cafetières à long bec, posées sur un coin de table, ne réchauffent pas que le cœur. Si vous voyez ce que je veux dire. Notre petite taille déconcerte. Avec les grandes grosses nous sommes mieux compris.


Aurore qui aime les animaux et cherche à se distraire de l’ambiance voit avec plaisir le chien de la maison venir vers elle.
Elle tend la main. Le chien se dresse sur ses pattes arrière et avance le museau. Il a un beau regard de blonde.
— Voici notre fiancée, dit la cafetière. Lorsque nous nous déguisons, elle fait le chien. Un sacré gabarit.
— Bah ! dit le chien, nous marchons si peu l'un à côté de l'autre. Je porte de hauts talons pour me grandir encore. Lorsqu’il descend de sa chaise, c’est qu’il passerait debout sous mes jambes écartées, le petit vicieux. Ils m’ont surnommée Rose, comme la bonne des Goncourt. Ainsi, vous seriez les invités de mes fiancés.
— En tout cas, dit Aurore, nous étions attendus. Dans la voiture, au téléphone, j’ai sûrement trop parlé. Cela va mal finir.
— Peut-être serait-il temps, dit Alexis, de regarder derrière les judas ce que l’on cache.
Le nain, toujours sur sa chaise, s’approche de lui.
— Derrière les cloisons, dit-il, il y a parfois des enfants en bon état. Moins de garçons, ces temps-ci. Si je trouve une fillette qui vous aille, vous l'achetez ?


Nuit close. La pluie cesse. Et reprend. Le nain explique que l’adoption clandestine ferait un bon sujet de roman. Le genre renouvelé du rapt des enfants mis en caque jusqu’à la Saint-Nicolas.
Avec une petite fille, ils bricoleraient une histoire en douceur, entre gens bien élevés. En pédophiles qui les aiment. Non en pédérastes qui les défoncent. Leur mère saurait les aider à en tirer quelques pages.
— A moins, dit-il, que des siamoises… J’en connais une paire, à trois pas d’ici. D’honnêtes intermèdes dans les partouzes lorsqu’elles se tripotent. Et pas cher ! Intéressé ? Feriez-vous le difficile ? Très bien, pas de monstres. Mais pour une poupée, nous y allons quand vous voulez.
Alexis se penche vers Aurore.
— Il m’intéresse, ce con. Merde à la fin ! N’ai-je pas roulé toute une matinée pour trouver une progéniture. Ne l’ai-je pas assez répété dans mon allocution, au bord du lac. Je ne vais pas me renier si vite. Je cherche un garçon de vingt ans, si c'est une petite fille, après tout...
— Je la choisirais bien élevée. Blonde, Intelligente, dit le nain. Neuf ou dix ans. Une bonne élève de nos montagnes, pas encore esquintée par la came. Restent les conditions, ce sera facile. Regardez-vous, prêt à manger dans ma main. Moi qui pourrais être votre fils. Mais décidez-vous rapidement. Nous rentrons à Paris. Le train part dans une heure.
Aurore, l’index sur le front, lui rend son sourire.
— On ne traite pas les gens ainsi, surtout les petites filles.
— Et vous, comment nous traitez-vous ? Pourquoi nous mêler à vos divagations littéraires, à vos regrets. Vos frustrations, vos doutes, votre équipée d'obsédés. A la fin, pourquoi êtes-vous ici ? Qui êtes-vous ? Ma mère a dit que nous allions avoir de la visite. Elle n'a pas parlé d’inquisiteurs.
Aurore prend Rose par la laisse.
— J’ai besoin de respirer. Montrez-moi le parc. Mais enlevez vos oripeaux et coiffez-vous autrement. Vous ressemblez trop à un barbet.

Chapitre XVI

Aurore s’approche de Gréta.
— Ne l’écoutez pas. Il affabule. Il maquille l’histoire. Ce n’est pas la première fois. Depuis deux jours que nous sommes en promenade, nous avons déjà failli nous faire lapider à cause de ses provocations. Une vraie manie ! Quand il ne se déguise pas en philosophe persécuté... A la Jean-Jacques Rousseau.
Gréta hoche la tête.
— ll ne raconte pas n’importe quoi. Oh, non. J’étais là. Il traduit ses souvenirs. Tout simplement. Je me souviens du désastre. Mais, au lieu d’écouter ces deux imbéciles qui me conseillaient d’aller batifoler avec le chauffeur, j’ai averti les autorités.
Alexis prend Gréta par les épaules. Et l’embrasse.
— Vous êtes donc la fille de Zoug. J’hésitais à vous reconnaître. Dieu sait pourtant si vous nous avez souvent gâché la vie. Toujours à nos trousses. Pardonnez mon entrée. Je viens de me conduire en sauvage. Mais cette maison me bouleverse tant. Je m’y suis précipité comme un enfant se jette dans les bras de sa mère. J’avais tenté un sale coup. Je risquais la cabane.
— Encore heureux, dit Aurore, avec des âneries pareilles, que vous n’ayez pas esquinté tout le monde. Il n’empêche. C’est bien vous, parmi la cohorte de ses fiancés, que votre maîtresse avait choisi pour faire le sale boulot.


La nuit. La pluie. La maison découpée dans les nuages. Un parc. Le gazon en pente. Les branches basses des cèdres. Et le lac. Léger, lui.
— Pourtant, dit Gréta, je me suis souvent demandé si ce n’était pas des expériences comme celle-là qui faisaient avancer la science. Et la morale en politique. Dans des drames de ce genre, saura-t-on jamais qui sauver ? La fille d’un jour. Ou le petit du lendemain, embryon bien vivant. Il y a du pour, il y a du contre. Dans nos bergeries, nous autres montagnardes d’origine modeste sommes bien placées pour le savoir.
« Du reste, ces questions ont fait se démettre, pour vingt-quatre heures, le roi des Belges. Je l’ai lu ! Et, pendule arrêtée dans votre Palais Bourbon, pleurnicher une mère de six gosses, ministre de la santé. Je l’ai lu aussi. J’adore la démocratie et le droit divin. Mais plus je vieillis moins je comprends ce que cela veut dire.


Gréta lève les bras. Elle tourne sur elle-même.
— Prenez cette maison. En apparence, rien ne semble avoir bougé. Mais entre ses murs, ce n’est plus ce que vous avez connu. Le salon a rétréci. La garage a disparu. Ainsi que la salle de jeux des enfants et celle du billard. Enfin, elles y sont sans y être. Les cloisons se sont multipliées. Ce n’est plus qu’une baraque avec de pauvres restes. Judas fermés. Un asile de nuit pour les infra de la planète. Les drogués en tout genre. Judas ouverts.
« Notez, moi aussi, j’ai des difficultés avec mon passé. Il m’arrive de ne pas le reconnaître. Cela me travaille encore. Pire, maintenant qu’il est mort, je ne saurai jamais si mon père a essayé de me violer. Du reste, je ne savais même pas qu’il avait un sexe lorsqu’il me prenait sur ses genoux. Me caressait. M’embrassait. Et chantait que nous nous aimions. Qu’aurai-je à raconter de mon enfance, si, un jour, je passe à la télévision ? Dans nos montagnes, même les mots d’amour des petites filles ne plaisent plus.


Sur le canapé, écoutant Gréta, Alexis ferme à nouveau les yeux. Et, récent père à la page, profite de la pénombre pour prendre sur ses genoux cette jeune fille de légende qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir rencontrer.
Il boit ses paroles. Aspire son haleine, caresse ses épaules, ses cheveux. Il dénoue les nattes, les retresse. Rattache le ruban blanc et bleu, aux couleurs de Zoug. Compte avec elle les nids d'abeille de son corsage.
— Tu n’as pas douze ans, petite prune. Et tu t’appelles déjà Gréta.
Aurore fronce les sourcils.
— Les sofas ne vous réussissent pas. Et, dans vos répliques approximatives, rendez à Feydeau ce qui lui appartient.
— Laissez-moi essayer cette paternité-là.
— Maintenant, dit Gréta, vous vous arrêtez. Vous règlerez vos comptes une autre fois. La maison va bientôt se remplir. Le travail m’attend. Vous n’avez rien de plus à faire ici. Croyez-moi, filez ! Je n’aurais pas dû vous laisser entrer.
— Nous partons, dit Aurore. Entre les gouttes. Merci de votre accueil.
— Nous restons, dit Alexis. J’entends un bruit de galoches.

Chapitre XV

Après la lecture, après le bain, Aurore et Alexis sortent bras dessus bras dessous. En cette fin de matinée, ils cherchent où déjeuner.
Aurore, telle la luzerne qui fabrique son azote, pétille et valorise sa joie de vivre. Alexis retrouve ses métaphores.
— Vous êtes, lui dit-il, une mouline au bord d’un torrent. Vous faites de ma cervelle une farine. Et moi, très entoilé, façon biplan d’aéroclub, je plane attaché à vos ailes.
— Pourquoi pas, dit-elle. Avant-hier, à cette heure-ci, vous vous suspendiez à un parachute pour faire le malin. Vous restez fidèle à votre image.
La ville à droite. Le lac à gauche. Et vice-versa. Une averse sous le soleil les émerveille.
— Buée bleutée, dit Aurore. Je pourrais faire mieux si vous n’aviez qu’un œil allumé. Mais vos yeux sont des braises.
Attentifs et joyeux, ils traversent les rues en zigzag. Caressent les chiens. Se bousculent. Montrent au passage les maisons qui pourraient les séduire. Du menton ils en interrogent quelques-unes. Passent outre et remontent vers le centre ville. Alexis toujours arc-bouté sur sa croisade. A l’affût d'un rien. Aurore, pour le plaisir.


Déjeuner avalé, ils reviennent près de l’eau. Pas cadencés, phrases brèves et chansonnettes.
L’après-midi passe. Et l’heure du thé. La pluie encore. Fatigue aidant, ils ralentissent l’allure.
— Mettons-nous à l’abri, dit Aurore. Nous devons ressembler à la famille Fenouillard. Harassée devant le Mont-Saint-Michel. Redoutant la marée. Pas brillante. Sans parapluie.
« Ne rêvons plus. Choisissons une maison qui ressemblerait à celle de mon plan de bataille. Sur ces berges, nous n'avons que l'embarras du choix. Celle-ci, par exemple. Délabrée au possible. Un squat, qui sait ? Du reste, vous n’avez pas cessé de la regarder. La pluie et la nuit nous escortent. Y allons-nous ?


Ils courent. Alexis lui prend le bras. Elle retire ses souliers.
— Serrez-moi fort. J'aime deviner sous mes pieds blancs le vert de cette pelouse. Effleurer le marbre fendillé de ce porche. Ils me roborativent.
Elle pousse une porte entrebâillée. Alexis ferme les yeux. Une femme en tablier sort de l’ombre.
— Je vous distingue mal dans le contre-jour. Etes-vous en manque ? Avez-vous soif ?
— La maison parle, dit Aurore. Nous ne pensions pas vous déranger.
— Qui donc le pourrait encore ! Etes-vous acheteurs ? Tant de bruits circulent. Entrez ! Vous êtes trempés. Nous sommes-nous déjà rencontrés ? Vous prendrez bien un verre de lait. Une orangeade ? Qui que vous soyez, cette maison est la vôtre. Enfin, cela se dit. Je m'appelle Gréta.
Alexis lâche le bras d’Aurore. Entre à son tour. Et bondit dans la pénombre. Tout à trac, avec fracas et détermination.
Il saute dans le vestibule. Gambade où il peut. Disparaît dans le grand escalier. Redescend.
Au salon, il pousse une table. Soulève des rideaux. Repart et revient. S’empêtre dans un vieux Beauvais mal suspendu par une tringle au plafond.
— Elle a envoyé le chauffeur prendre une pompe à bicyclette dans le garage. Elle s’est allongée sur ce canapé, là où vous vous asseyez. Décidée à faire sauter le polichinelle. Nous nous sommes lavé les mains à la vodka. Pour aller plus vite, je lui disais de boire au goulot. De se tenir les chevilles. Elle priait. Me traitait de salaud en riant aux éclats. Elle voulait des égards. Elle prétendait que les femmes gravides ont des priorités. Des places réservées dans les transports en commun.
— Même si vous connaissez cette maison, dit Aurore, ce n’est pas une raison pour vous conduire en fou furieux.
Alexis se laisse tomber sur le canapé. Il reprend haleine.
— Nous avons continué à boire et à chanter. Par cette mise à mort, nous allions retrouver notre enthousiasme. Notre joie de vivre. Nous avions tant de rêves.
« Et puis, nous avons fait l’amour. Elle, mimant la bonne à la cuisine, une fille de Zoug. Zoug, cela ne s’invente pas ! Et moi, le chauffeur. Un barbu de Méditerranée orientale. Je crois. La première fois que j’ai mis la pompe, elle a eu un sursaut. Et la frousse. Bien sûr. Mais cela s’est arrangé. Elle était grise, elle riait. Elle m’aidait de ses doigts et de ses soupirs. Ensuite, elle s'est endormie, ivre morte, tandis que je dépompais pour faire venir.

Chapitre XIV

Ce qu’il reste du livre flotte au-dessus des cuisses d’Aurore. Dérive vers le nombril. Entre les seins. Se stabilise d’un mouvement d’épaule.
— Tenez, dit-elle, ce passage. Si, si. Je lis encore. Juste une phrase ou deux. Sa conquête lui écrit.
« Au courrier, votre télégramme. Désirs précis. Suis seule. Attente. Stop. »
— Maintenant, dit Aurore. il parle d’un arbre.
« J'aimerais attacher ma vie à celle d'un platane... Je reste attentif à leur splendeur blonde. »
— En aucun cas je ne signerai cette splendeur-là. Je me tuerais plutôt, dit Alexis, soulevant Aurore hors de la baignoire.
Dans ses bras, Aurore est une ventouse de cinquante kilos. Elle pose le livre sur la tête d’Alexis qui lutte contre cette lecture. Qui ne distingue plus ce qu’il croit lui appartenir. Les mots et les phrases se ressemblent tellement.


Alors Alexis frictionne Aurore. La sèche et l’habille. La déshabille à nouveau. Prend un bain, à son tour. Sort de l’eau. Joue encore avec Aurore. La coiffe et la maquille.
Il ne sait que faire pour ne plus entendre sa voix amusée. Aurore qui se moque de lui. Et lit toujours. Ravie qu’il s’occupe ainsi d’elle.
— La réponse de la fille vaut sa splendeur blonde. Ecoutez.
« J’ai lu votre lettre en me caressant. Et je l’ai mangée. Avec du lait et des flocons d'avoine. Ce n’est pas si difficile. Vous étiez au bout de mes doigts. Une pelote… »
— Ah, oui ! Une pelote de soie, dit Alexis. Sa vulve durcie, luisante, si douce.
— Ce n’est pas vrai ! Vous n’écrivez pas des choses pareilles.
— Ne vous troublez pas. A tant faire, s’il avait eu un peu d’humour, le jeune couillon aurait pu ajouter une pompe à bicyclette ou des aiguilles à tricoter.
La lecture ne ressemble plus à rien. Le livre non plus. Aurore le jette dans la corbeille à papiers.
— Vous avez raison. La femme de chambre le ramassera. Mais dites-moi, gentille et pudique Aurore, pourquoi ne m’avez-vous pas lu les dernières lignes de ce torche-cul ?
— A vos yeux navrés, j'ai cru que vous les aviez devinées.


Pendant qu’ils s’habillent, Alexis cherche quand même à savoir quelle peut être la fin du petit roman.
— Entre les temples grecs à Paestum, dit-il, le caniche a sûrement choisi un dénouement en harmonie avec le paysage. En phrases subtiles. Elégantes.
— Vous n’y êtes pas, dit Aurore. Laissez enfin cette littérature de quatre sous et les bords de mer. Vous êtes venu à la montagne pour trouver une réponse à vos tourments. Vous n’avez encore que des incertitudes. Et une jambe en l’air. Si je vous laisse continuer, vous allez en profiter pour m’énerver avec des souvenirs personnels.
« Mais puisque vous y tenez, je vous propose une fin que le petit voleur aurait pu vous emprunter. Trois phrases et une idée. Un autre parc Monceau. Prenez-moi la main.
Aurore ferme les yeux et invente à mi-voix.
— A la cafétéria du musée de Salerne, l’archéologue voit revenir sa femme et le jeune homme.
— De quoi parliez-vous ?
— Notre ami n'a pas lu Le Journal d’un Génie, de Salvador Dali. Je lui racontais l'anecdote des étrons sur la plage de Cadaquès.
— Ah, oui ! dit le mari. Dali a dû s'inspirer du détail des Proverbes flamands de Bruegel : Deux qui chient au même trou.
— Alors ça ! dit Alexis, vous ne manquez pas de toupet. Je ne signe pas des choses pareilles. Vous venez de le dire. Et vous ne me ferez jamais les écrire.

Chapitre XIII

Alexis au réveil. Entre les doigts d’Aurore. Il n’a pas résisté à dix lignes de lecture. Une maxi dose pour lui.
— La preuve est donc faite, dit-il. J’ai été maraudé comme un cerisier. Fait aux pattes. Tant pis pour moi. Quittons l’hôtel. Rentrons à la maison.
— Et le réchauffement de la planète ?
— Vous avez raison. Le réchauffement, j’oubliais. Et le reste…
On frappe à la porte.
— Service d’étage.
— Le reste ! Quel reste ?
Nouveau vacarme contre la porte.
— Entrez, dit Aurore.
Assis dans les oreillers, ils préparent maintenant leur petit déjeuner. En Riant. En chantant.
— Regardez, dit Alexis. Je pose le plateau sur mon sexe. En équilibre.
— Ne vous faites pas mal.
— Le drap me protège. D’une pichenette le plateau tourne. Pendant que vous préparez les tartines, les brises de pain volettent. Les confitures vous font un visage charmant. Ce sera notre prière du matin.
« Mais, à propos de cette mort que vous avez cru reconnaître, dites-moi, vous qui êtes si maligne, lequel de nous deux partira le premier ? Qui pleurera en regardant la brosse à dents. En ouvrant la penderie ? Lequel de nous deux croira mourir lorsque l'autre s'en ira. Lorsque le médecin murmurera, c’est fini.
— Déjeunons, dit-elle.


Aurore, chaude caille, tendue jusqu’à la pointe des pieds, s’étire sur le lit.
— Vous venez de mourir, dit Alexis. Dans mon ciel, vous êtes la nouvelle à m’attendre. Cela vous va à merveille. Je marche seul maintenant. Votre nom jaillit dans mes larmes. Je tremble de solitude. Mais morte, vous me regardez plus intensément. Vous me fortifiez. Voici que vous avez rejoint toutes mes disparues. Vous êtes là-haut. Autour, en bas. En cortège souple et délicat, très fleuri. Je vous respire, je vous entends. Pour un peu, je communiquerais avec vous par les tables tournantes. Vous m'inspirez.
— J’ai horreur de ce jeu, dit-elle. Et vous m’avez condamnée alors que vous serez peut-être le premier à partir.
— Vous voyez, ça marche.
— Assez ! Epargnez-moi ! De qui parlez-vous, en réalité ? Cette femme retrouvée vous obsède-t-elle à ce point ?
— Je débande, dit Alexis. Retenez le plateau. Je ne parlerai plus de la mort ce matin. Je vous le jure.


Le petit déjeuner avalé, Aurore reprend le livre. Elle arrache les pages qui ne l’intéressent plus. Les chiffonne et les lance. Elles roulent vers la fenêtre.
— Pendant que vous dormiez, j’ai tout lu. Le héros de votre supposé fils a rencontré une dondon mariée, lors d’une promenade archéologique près de Naples. Une autobiographie d’enfant de chœur. Son écriture ne correspond pas à la vôtre.
« Vous parlez d’amour, de littérature. De tourments. Lui, s’empêtre dans les aventures faciles. Les télégrammes. La vie qu’il découpe en rondelles. Les cartes postales. Tout ce que vous détestez.
Alexis, en effet, se méfie des confidences ainsi exposées. Glissées sous les portes. A la rigueur, il accepterait celles que l'on tartine de foutre et de larmes. Les trames parfumées imprégnées de traces, de manipulations, de baisers. Avec des dessins. Du rouge à lèvres.
— A ce stade, on jouit aussi bien par téléphone. Demandez aux standardistes.
— Vous avez l’esprit trop délié pour ces remarques de potache, dit-elle, en entrant dans le bain.

9 déc. 2007

Chapitre XII

Le convoi funèbre disparaît dans la foule. Viennent des bosquets. Des verdures aux allées de sable. Des troncs d'arbres étiquetés en latin.
Sous les branches, Alexis devine leurs fleurs en grappes. Il les compare à ces élèves des académies de danse qui se suspendent aux platanes pendant les festivals. A la manière des chauves-souris.
Marchant toujours, il continue de déchiffrer tout haut ce qu’il aperçoit. N’importe comment. Pour couvrir la voix d’Aurore qui reprend, quand elle peut, sa lecture.
— Un banc, dit-elle. Asseyons-nous. Mettez votre bras autour de mes épaules. Cette lecture m’est étrangère. Parlez-moi. Donnez-moi, par exemple, le premier mot qui vous vienne à l’esprit. Pour une liaison.
— Eh bien... je pense à la mort. A cette mort que j'ai si souvent tenue serrée mais qui, ces temps-ci, semble m’oublier. La preuve, avant-hier soir, lorsque j’ai pu ressusciter un être que j’avais moi-même éliminé. Après l’avoir torturé.
— Les enterrements ne vous réussissent pas. J’aurais préféré croiser une noce. Vous m’auriez, sans doute, proposé un mot moins sinistre. Mais j’ai conjuré avec un signe de croix.


Alexis, lui, n’a rien à conjurer. A exorciser. Il ne se signe pas en public. Il ne prie de peur que la nuit, lumières éteintes. En solitude aveugle.
— En ce moment, dit-il, la Camarde se déprend de moi. Elle me lâche. M’abandonne à la vie difficile. Et je n’ose pas m’en réjouir.
« Cet hiver, douce Aurore, nous irons choisir les marbres des concessions perpétuelles que j’ai souscrites avant de vous connaître. Nous fleurirons, en pleurant, les caveaux sur lesquels vous n’êtes pas encore venue vous recueillir avec moi. Je vous tiendrai la main. Nos amours perdues nourriront le nôtre. Pour une fois, elles ne seront pas mortes pour rien.
Aurore se dégage du bras d’Alexis. Elle se lève, contourne le banc.
— En attendant, répétez-moi cette théorie sur la mort qui se déprend de vous ?
— Vous avez trouvé ! J’avais raison.
— Ne vous emballez pas ! Je souhaite seulement que vous précisiez votre pensée. Certes, vous vous feriez tuer pour moins que cela, mais n’essayez pas de tirer de ce livre ce qu’il ne contient pas.


Alexis cesse alors de s’attarder, comme Rimbaud pensait pouvoir le faire, à recoudre les morts dans son ventre. Il se lève à son tour, une main dans les cheveux d’Aurore.
Certains passages lui appartiendraient donc. Mais lesquels ? le chapardeur aurait-il osé lui prendre cette mort-là ? Sa mort de casse-cou, de dandy. Une mort sans y penser. Une mort drôle, leste, à tous crins. Suspendue au canon d’un revolver de poche.
— Je lui disais, tu me frôles, je te touche, je te prends. Nous allons mourir pour voir.
— Oui, prends-moi, disait-elle. Aime-moi. Et tue-moi. Pour que les crétins qui m’épouseront demain commencent à souffrir. Fais de moi une morte aux cuisses serrées, aux seins verts et d’amour surpris.
— Non, non, dit Aurore. Nous sommes loin du compte. Votre ancienne maîtresse n’a pas dévoilé à son fils son expérience avec vous. Dieu soit loué.
« Celui que vous accablez n’a rien d’un esthète. Il a signé une nigauderie. J’ai reconnu quelques mots communs. Mais pas l’esprit. Aucune de vos empreintes. On ne vous a pas pris cette mort-là. Rassurez-vous.
« Le petit jeune homme besogne lorsqu’il écrit. Il s’applique. Tire la langue. C’est sa grand-mère qu’il enterre lorsqu’il parle de la mort. Il prend cela comme l’occasion d’aller boire un verre avec des cousins. En dix lignes.


Alexis n’écoute plus. La mort dont il parle était jeune, belle. Blonde et dorée. Loin de la maladie et de la vieillesse. A cent lieues des guerres, de la politique et de la médecine.
Elle ne s’épanouissait que près des filles fleurs. En état de grâce. Adolescentes vibrantes de rêves colorés. Si bien cambrées dans leur vie ouverte à tout va.
Et quelle force contenue n’avait-elle pas dans les joies et les jeux amoureux qu’elle offrait. Dans cette volupté dont la mélodie même du mot, à peine prononcé, à lui seul, déclenche la force insensée des enfants qui se donnent.
Tout à trac, Alexis ajoute alors, à mi-voix, une phrase qu’il invente. Niaise à souhait. Pour voir l’effet sur Aurore, un peu midinette en ce moment.
— Je ferai de toi, dit-il, le gardien, resté seul témoin, d’une toison plus douce que celle d’une taupe de printemps.
— Une taupe de printemps, voilà ! dit Aurore. Une toison vivante. Là, j’avais parfaitement lu. Je retire ce que je vous disais il y a un instant. Votre ancienne maîtresse est une cruche. Elle lui aura raconté ce qu’une mère ne raconte jamais à un fils.
« Il y a vingt-six siècles déjà, pour ne pas révéler un tel secret dont sa godiche de mère l’avait chargé et préférant mourir, un jeune spartiate n’hésitait pas à mettre un renard vivant sous sa tunique. Bouche cousue. Cela vaut une taupe d’aujourd’hui.
— Mais je plaisantais ! dit Alexis. Très mal, c’est vrai ! Et juste pour vous montrer que les textes nous trahissent toujours. Cette fois encore. Alors, de grâce, oubliez cette sottise. Décidément, je ne saurai jamais si vous me méritez.
— Rentrons à l'hôtel, dit Aurore. Vous ne tenez plus debout. Nous dormirons comme l’on dort à la campagne.