15 déc. 2007

Chapitre XXV

Dans le bunker de Gréta, à dix mètres sous la banque alternative, aucune trace de mélèze. Les sièges, les bas flancs et la table ont été taillés au pic dans le massif de l’ère tertiaire.
— Sinistre ! dit Alexis. Rien d’autre ? Je ne reste qu’un instant. Je tombe de sommeil.
— Attendez ! dit Gréta. Je vais vous montrer un spot publicitaire. Rien à voir avec celui du syndicat d’initiative. Juste deux minutes. Moins long que celui sur le sida. J’allume l’écran. Regardez.
Un bouquetin bondit entre les rochers. Hors du bleu et du vert. Disparaît dans le blanc. Grelots d'alpages. Gros plans sur casques. Fusils en faisceaux. Des militaires entrent dans le champ, bicyclettes kaki à la main.
— Je les reconnais, dit Alexis. Ce sont eux qui ont envahi le Liechtenstein. Le mois dernier.
— N’exagérez rien, dit Gréta. C’était sans le vouloir. Il faisait nuit. Les conditions étaient exécrables. Ils ne voyaient pas le bout de leur nez.
— N’empêche. La frontière franchie, le régiment a failli se retrouver en Autriche. Du reste, ce n’est pas la première fois. Son colonel lave maintenant des verres au fond d’un café. Vos bicyclettes kaki sont sans doute trop rapides.
— Où avez-vous vu cela ?
— Jadis, Asmodée soulevait le toit des maisons pour regarder vivre les gens. Maintenant, c’est Internet qui regarde vivre le monde qui regarde Internet. Vous n’échappez pas à la règle. En tout cas, l’année dernière, votre artillerie avait déjà attaqué ce pauvre Liechtenstein. Encore à cause du mauvais temps. Par erreur, bien sûr. Mais les roquettes ont bel et bien explosé chez votre voisin. Mettant le feu à une forêt. Un site protégé. En plus ! Pas de mort d’homme, c’est vrai. Encore heureux.
— On a payé les dégâts.
— Dans ces conditions…


Sous les sommets enneigés, versant nord, un pan de montagne s’ouvre maintenant à deux battants. Des canons émergent en majesté. En contrebas, des flancs de collines s’écartent.
— Sans vouloir vous blesser, dit Alexis, on croirait voir un exhibitionniste de square qui entrouvre son imperméable.
Gréta hausse les épaules.
— Ici, nous ne creusons pas pour exciter les bonnes d’enfant dans les jardins publics. Ni pour lutter contre le froid. Comme au Canada. Nous creusons pour agrandir notre espace vital. Je vous l’ai déjà dit.
« Ah, si nous pouvions défroisser nos montagnes comme on défroisse une feuille de papier chiffonné ! Et mettre tout à plat. Notre territoire deviendrait un continent à lui seul. Peut-être le plus étendu de la planète. Et vous n’oseriez pas faire le malin. En attendant, nos galeries sont les yeux cachés de l’emmenthal.
— Cela ne veut rien dire.
— Non. Mais c’est une image. Ne sentez-vous pas l’odeur du lait qui caille ? Celle de la graisse d'armes. Du cuir.
— Non.
— Voici la suite, dit Gréta.


Sous la roche qui se craquelle, la terre enfle soudain et se boursoufle. Telle une brioche au four. Puis elle se dénude entre les sapins qui s’écartent. Par moment, elle semble respirer. Des gloires de soleil l’illuminent. Découvrent des rues souterraines. Des galeries marchandes. Des réseaux ferrés. Elles pénètrent ses entrailles. Jouent sur les entrepôts de nourritures. Le matériel militaire entassé. Les mitrailleuses, les canons. Les wagons de munition.
— Qu’allez-vous en faire ? dit Alexis. Déclarer la guerre ? Ou vous en débarrasser dans six mois. Vos lacs ne sont-ils pas déjà pleins de toutes les inutilités que vous y déversez depuis la guerre de 14.
« Des milliers de tonnes de munitions périmées. Sans parler de celles qu’une queue de carpe peut faire exploser à chaque instant. Des trains entiers d’armes rouillées. Des usines de masques à gaz troués. Des tréfileries de fil de fer barbelés. Des escadrilles d’avions cassés. Des armadas de bateaux éventrés. Des décharges de fûts d’huile.
— Naturellement, vous avez trouvé ces ragots sur Internet. Cela ne m’étonne pas. Diffuser de telles ignominies est passible de prison. En avez-vous conscience ? La nouvelle réglementation est en vigueur. En les colportant, vous êtes leur complice.
« En tout cas, vous n’arriverez pas à me saper le moral. Et nous saurons nous protéger de ces médisances. Du reste, avant hier, nous avons fêté les cinquante ans de notre législation sur la protection des eaux. Une cérémonie et une soirée très réussies.

Chapitre XXIV

Gréta retient une larme.
— Lui, c’était un intellectuel. Un moine guerrier. Un mathématicien.
L‘ayant trouvé moins niais que les autres, le banquier syrien l‘avait peu à peu initié à des manigances d'arrière-boutique.
— La banque du pauvre, lui avait-il dit, voilà l'avenir. Une idée de marchands phéniciens. Elle est en or massif. Elle a quatre mille ans. Elle est rare. Les bolcheviks, eux-mêmes, n’y ont pas pensé. Prends-là. Je te la donne.
Histoire simple, et moment propice. Après la guerre, les paradis fiscaux devaient repeindre leur enseigne. Le quart-monde frappant aux portes, il fallait renouveler les enjeux de société.
Abdah, l’obsédé sexuel de l’autre rive, le courtier débutant, était le passeur rêvé. La Confédération n’allait pas se priver de l’utiliser. La maison devint une espèce de gare de triage. Un relais incontournable. Une oasis, si l’on veut.
En cas de dérapage et de retour forcé au pays, on avait assuré Gréta qu’il n'y aurait rien à craindre. Les grandes civilisations n’étaient-elles pas nées là-bas, à l’est de la Méditerranée.
Le cas échéant, un médecin sous contrat lui reconstruirait la frimousse avec le moral. Aussi bien, sinon mieux, qu'au cinéma.
— J'ai marché, qu’aurais-je pu faire ?


Depuis, le rythme des va-et-vient a explosé. Abdah est devenu un nom d’aller et retour. Générique. Interchangeable. A la Dupont. A la Popov. Mais à cette cadence les états consomment beaucoup de chair humaine.
La plupart du temps, cassé par la rouste, torturé, emprisonné, l’Abdah de service n’a même pas le temps de se suicider. On le retrouve parfois, en fond de cale, suspendu à un crochet d’équarisseur, le sexe à la place de la langue. Dans le meilleur des cas, si l’un d’entre eux a la chance de rentrer se refaire une santé, il garde la peur au ventre.
— Voilà pourquoi, dit Gréta, celui que vous venez de voir fume là-haut sous les toits. S’embrouille dans son récit imposé et ne touche pas un cheveu d’Aurore. Même si elle se foutait à poil, il ne verrait que la fumée de sa pipe à eau. Qu’alliez-vous croire. Il met les mains, peut-être. Et encore… Mais ne conclut pas.
Alexis revoit la scène devant la cheminée. Avant que Rose et Aurore ne rentrent de leur promenade. Lorsque Gréta le laissait lui soulever les jupes.
— Ainsi, dit-il, et régulièrement, vous changez de cavalier. Même s’ils ne sont pas tous très vaillants. Pas le temps de vous lasser. Un idéal de nymphomane !
— Et puis, dit Gréta, ma splendeur rousse a toujours excité les cuirs du Proche-Orient. Outre-mer, ils appellent ça aimer. Je n’allais pas les contrarier.


Alexis ne sait plus s’il écoute la ritournelle d’une femme amoureuse ou s’il est témoin d’une déraison plus lugubre que celle des cauchemars. Et si Gréta, cette laitière sur le retour, se soucie réellement de savoir qui survit dans son étable. Puisque son business tourne rond. Et qu’elle s’efforce d’assurer le confort de sa libido.
Du reste, pour récompenser ces passeurs-là, le canton leur permet parfois de danser au bord des lacs. Et d’exprimer leur joie lorsqu’ils retrouvent des parents éloignés ou rencontrent des demandeurs d’asile pressés de prendre la relève.
— Sans doute, dit Gréta, en avez-vous remarqué quelques-uns à votre arrivée ?
Pour les autorités, en effet, il s’agit de maintenir la chaîne de cette population que l’on mêle à toutes les sauces sans courir le risque de sécher d’un coup les pompes à essence et les comptes numérotés.
Rien d’autre, ou presque. Mais gare à celui qui touche à cette citadelle en chocolat. Si délicieuse, si fragile. Enfin, le croit-on encore, chez les aveugles, les sourds et les utopistes.
L’Abdah du jour peut donc se perdre à son aise dans les étages et bredouiller cent fois la même histoire plus ou moins bien apprise dans un camp d’entraînement et de bourrage de crânes.
— Voilà pourquoi, dit Gréta, il importe d’être doux avec lui. Maintenant je vais vous montrer autre chose. Un étage plus bas. Venez. Mais là, pas un souffle de littérature. C’est la montagne pure et dure.

Chapitre XXIII

Gréta des prairies et du sainfoin montre alors sa banque alternative, nichée en contrebas à gauche de la galerie. Une banque d’épaves qu’elle mène au doigt et à l’oeil.
Dès qu’un nuage passe sur les Quatre-Cantons, à califourchon sur sa caisse, tranquillisée par le ruissellement des dividendes, le clinquant de tous les possibles, elle déverrouille son guichet.
— Le change menu, dit-elle. La banque boutique. Ma nouvelle aventure. Et je compte. Les billets sales, les chèques déchirés et rapetassés au scotch. Les pièces tordues qui entrent à la pelle. Je lave en machine les espèces venues des soupentes, des arrière-salles, par pleines poussettes de clochards. Avant de les entasser dans mes propres poubelles. Je n’ai pas d'huissiers ni de halls en marbre, mais deux ou trois jeunesses qui, pour un jeton, montent avec le chaland, si ça lui fait plaisir.
— Devrais-je vous croire ?
Gréta parle de la voix étrange des apparitions. Souffle neutre contenu. Avec un semblant de lévitation et ce qu’il faut de vide dans le blanc de l’oeil.
— Cela ne cesse d'affluer, dit-elle. Dans les besaces des routards. La manche des artistes. L'argent compte-gouttes des petits loyers, des immeubles insalubres. Celui des sans-papiers et des sportifs. L’argent des troncs d'église, des fausses factures et des signatures imitées.
« A moi les petites coupures ! Aussi vivantes que les dollars comptés entre le pouce et l’index, à la manière des chauffeurs de taxis new-yorkais. La gratte des domestiques. Celle des tickets de courses et du bonneteau. L’argent des toilettes publiques et des parcs mètres. Celui que l’on vole aux assistés. Aux infirmes. Les tirelires cassées. Les pots-de-vin. Les collectes humanitaires. Les rentes viagères et les testaments bidonnés. Tout bénéfice !
« Je prends. J’entasse. Je ne fais pas crédit. Je pratique l’usure de l’usure. A l’heure du thé, je cadenasse. Ni vu ni connu. Tout à l’heure, lorsque vous êtes venus frapper à la porte, je venais de fermer. Cela non plus, vous ne le saviez pas.


Alexis se mordille un ongle. Tout ligoté dans son nombril. Intelligent à peine assez. Ne pensant qu’à son manuscrit traficoté. A son fils incertain.
— Ma réalité, dit Gréta, est autrement plus cruelle et folle que la vôtre. Ouvrez les yeux. Tous les paumés du monde viennent biberonner dans mon giron et cherchent à me voler l’aumône. Ils ont fait de mon ventre une oasis. Une terre d’accueil, d'humanisme, de tolérance. Et de liberté. Mais, comme par hasard, à mille lieues de la leur. Ils sucent mon lait concentré et me payent en vérole.
« Vous cherchez un fils ? Choisissez dans le tas. J’ai tout ce que vous voulez dans des piaules à ne plus savoir qu’en faire. Prenez les miens ! Tous demandeurs d’asile. Asile, mon oeil. S'ils avaient, au moins, les bons neurones.
— Vaste débat ! Et Abdah dans tout cela ? Celui d’aujourd’hui, si je comprends bien, n’a rien à voir avec l’Abdah que j’ai connu. Votre premier amant basané. Ce chauffeur barbu qui m’avait passé une pompe à bicyclette.

Chapitre XXII

Alexis se laisse embrasser.
— Moi, dit Gréta, je suis d’une autre race. Celle des castors et des excavatrices. Dans nos montagnes, j’aide à construire un monde souterrain. Pas un quartier ni une ville. Mais un territoire qui doublera un jour notre espace vital. Certains peuples mordent sur la mer. Nous, nous mordons en pleine montagne.
« Sous les caves de cette maison j’ai creusé un abri atomique. Ne riez pas, c’est obligatoire. Mais entre cette pétaudière et le blockhaus, j’ai aussi aménagé une banque pour compter, en sécurité, l’argent que j’amasse.
« Le malheur m’a frappée, comme n’importe qui. Et, avec les parasites qui nous cernent, il m’arrive encore d’être chocolate. Mais je lutte contre la panique obsidionale. Un jour viendra où le reflux des populations s’amorcera. Je monnaie déjà ma convalescence. Renaissance en marche. En tout cas, je me plais à le croire. Et si, en ce début de millénaire, je courbe l’échine, et dois parfois retravailler mes cartes routières, je prends cela comme une épreuve passagère. Je ne suis pas une Hollande des hauteurs. Je n’ai pas besoin, chaque année, de perdre mon temps à renforcer mes digues. Avantage aux rochers.


Percheronne au petit trot ou génisse industrieuse, Gréta n'a sûrement pas tort de vanter sa nouvelle réussite. Sa vie alpine, lente à se dérouler, va sans trop d’à-coups. Tel un tracteur, son diesel ne cale pas. Les roues tournent. Les gens circulent.
Alexis la découvre, ancienne comme ses glaciers. Avec sa carcasse en alpages, ses cheveux de lin. Eternelle et coloriée. Telle une affiche des wagons-lits de l’Arlberg. Avec sa tête blonde centrée sur les couvercles des boites à fromage, Gréta des laiteries fonctionnelles et des sources fraîches connaît mieux que personne l’art de séduire. Ayant le sens de l’harmonie, elle a vite su comment changer de cap et s’initier au secret des nouveaux comptes numérotés. Adieu gruyère !
A telle enseigne, qu’un beau matin, lorsque des loubards à turbans et à babouches vinrent lui faire renifler un peu de poudre, un peu de cette blanche trop pareille à l'aubaine qui tombe du ciel, elle était prête.
— J’aime partager mes bonheurs, dit-elle. Voilà pourquoi je viens vous faire le câlin pendant votre orage. Me livrer un peu. Ouvrir vos oreilles et vous coudre la bouche. Parole pour parole. J’ai confiance. Mais la baise avec vous, niet.
— Vous plaisantez ?
— Suivant les arrivages, ou dès que la votation est dans l’air, je me lève à l’aube. Je m’installe entre deux rangées de coffres-forts. Des secondes mains, cela fait plus démuni. J’appelle cela passer l’aspirateur. On ne sait jamais. J’ai pris goût. L’argent que je récolte n'est plus une spécialité de riches mais une chasse gardée de pauvres. Un privilège d’ultra-misérables. De continents à la dérive. Entre lacs et montagne, l'argent des calamiteux, il faudra vous y faire, pèse plus lourd que celui des nantis. Et il sent si bon ! C’est grâce à lui, du reste, qu’on ne peut pas me foutre à la porte.
— Ah ! belle Gréta, vous me rassurez. Tant de bruits circulent. Si vous viviez en France, je vous ferais Marianne dans les mairies. Et je vous peloterais les nichons à la sauvette.

Chapitre XXI

Mais le ravissement prend fin vers les années soixante du siècle dernier. En catastrophe, le banquier syrien et sa famille s’arrachent au Croissant Fertile. Casseroles aux basques. Abdah dans leurs bagages. Aucune Libanaise n'ayant pris au sérieux la volonté céleste de devenir l’esclave de ce vantard.
La branche Ali part pour les Etats-Unis. La branche Edgar s'installe près de Berne où elle s'endort. Sommeil des corps. Sommeil de la raison et des affaires.
Un beau jour, la maison des bords du lac échoue entre les mains d’obscurs politiques. Des Français qui n’ont pas réussi à se faire oublier. On solde Abdah avec les outils du jardin. Ayant pris de la bouteille, et trop heureux qu’on le garde, il s’attache à ses nouveaux employeurs. Cette fois, il devient chauffeur.
L'Europe s’est relevée de ses ruines et offre des délires inconnus. Gréta, jeune paysanne venue de Zoug, déjà mariée, déjà veuve, n’a pas quinze ans. Avec ses sabots, elle lui rappelle les cavales du Prophète.


Dans le colimaçon, Gréta grimpe et ondule. Alexis, l’oeil rivé à ses fesses, se perd dans l’imaginaire. Les floches de son châle lui chatouillent le front.
— C'est haut, dit Gréta. Il y a plus de marches que dans la tour de Jung à Bolligen. Bolligen, vous connaissez ? A une heure d’ici.
Evidemment, Aurore sait à quoi pense Alexis. Elle élève la voix.
— Ne vous laissez pas entraîner par vos tentations. Montez plus vite. Nous vous attendons.
Alexis s’étonne toujours lorsque Aurore l’asticote en public. Aussitôt il se bloque et se fige. Audace séchée, âme en rideau.
— Très bien ! Puisque vous le prenez ainsi, je redescends. Du reste, je n'ai rien à glaner là-haut chez ce faux derche. Allez-y toute seule, après tout.


Alexis se retourne et bascule d’un coup dans la descente. Comme s’il était suivi par le fracas des pierres que l’on déversait, autrefois, lors des sièges, dans les escaliers à vis des châteaux pour les combler. Et écraser l’intrus.
Au bas des marches, pas très fier d’avoir eu envie de soulever les jupes de Gréta, il s’assoit. Prêt à pleurnicher sur son sort.
Il se croit perdu. Ses livres vivent sous la plume des autres. Ses femmes s’épanouissent dans les bras des autres. Ses enfants, s’il en a, encore ailleurs.
Gréta l’a compris. Sur la pointe des pieds, elle descend à son tour. Et se pelotonne contre lui. L’entoure de ses mains de paysanne. Le câline à sa manière un peu rude.
— J’ai tout de suite vu votre manège. Vous me flattez. Mais n’y a-t-il pas vingt ans que nous nous connaissons ? Cela crée des liens. Tout jeune, à l’époque, vous n’étiez pas mal non plus.


Ancien top modèle d’altitude, Gréta a gardé le geste accueillant. Sa chaleur d’étable fait toujours merveille. Et ses yeux débordent de tendresse. A la voir ainsi, l’on pourrait croire qu’elle pose encore à poil sur des édredons de foin coupé à la main.
Elle pousse Alexis de la hanche. L’embrasse dans le cou.
— Après votre coup raté avec la pompe à bicyclette, je n’ai pas appelé les flics par compassion, sachez-le. Mais pour éviter que vous ne fichiez en l’air notre petit paradis. Abdah et moi, nous nous moquions bien de sauver la vie et la réputation de votre conquête. Et nous n’avions besoin des conseils de personne pour nous envoyer en l’air à la cuisine ou sur les canapés du salon.
Alexis soupire. Il craint que Gréta ne veuille le séduire.
— Votre étreinte… dit-il. Charmante. Mais vous m’étouffez.
— Du calme. Je ne viens pas vous draguer. Je viens vous instruire. A tant faire, vous pourriez boire le lait bromure des abrutis qui nous assaillent. Car si votre ivresse, ces jours-ci, est toute faite d’hallucinations et de curiosités littéraires, comme eux, vous êtes accro à votre vie d’emmerdeur.
« Aurore vous tient par le bout de l'épée. Je suis sûre qu’elle vous tue dix fois l'heure et vous abandonne aux corbeaux lorsque vous ne marchez pas à son gré. Sans vouloir la débiner, si cette femme avait su vous aider, vous ne seriez pas dans mes bras.
« Mais moi aussi, parfois, je craque. Je vous l’avoue. Par exemple lorsque je regarde, impuissante, notre civilisation se laisser détruire avec une telle volupté. Lorsque je vois Abdah, au retour de ses voyages d’affaires, m’apparaître tout à coup trop vieilli. Ou mal rajeuni. Et quand il m’arrive de ne plus le reconnaître.
« Revenez sur mon épaule. Apaisez-vous. Là-haut, il a déjà dû expliquer à votre fiancée pourquoi, dans le canton, on l’a surnommé le Phénix des lacs. Renaître de ses cendres. Un des rêves de l’humanité. Un truc de métempsychose. Une démence dans laquelle sa religion s’est spécialisée. Pour oublier la mort.
« Je connais sa chanson. Le café bu, il lui tirera les tarots des Visconti. Sortira les coupures de journaux. Et racontera que les génies de son espèce balisent les filières d’immigrés. Mais je doute que votre Aurore y comprenne quoi que ce soit.

Chapitre XX

Abdah ouvre à nouveau sa pochette.
— Pourtant, dit-il, ici entre les lacs, ou à Beyrouth et à Damas, aucune différence. Moins de parfums mais autant de mendicité, de mort. Sexe et fric. On ne pense qu’à cela. On ne fait que cela.
Alexis grimace.
— Ne trouvez-vous pas que ça sent le hot dog ? Le mauvais vin et la pisse. Cela passe sous les portes. Votre conte oriental doit enchanter vos camés. Ils tendent l'oreille aux judas. Chacun cherche son étoile où il peut. Eh ! derviche, j’entends grésiller les pipes.
— Pas si fort ! Restez près de moi. Sous les combles, j'ai un narguilé, je vous invite. C’est mieux qu’une pipe. Il gargouille si je veux. Et bubulotte.
Gréta revient au salon. Elle pousse contre l’escalier un seau à roulettes. Gréta en panoplie. Lourde, alémanique. Gréta, en châle de laine et coiffe amidonnée. Chaussettes et charentaises.
— Vous êtes olympique ! dit Alexis. Plus haute qu’une flamme.
— Ne parlez pas de malheur. Je viens de distribuer leur méthadone aux épaves de ce soir. Orangeades calmantes. Lait bromure. Ces malades laisseront leur camelote pendant quelques minutes. Tout à l’heure je ferai une seconde tournée avec les seringues. J'ai aussi préparé le café d’Abdah. Montons le boire. Il finira ses histoires en montant. Vous reprendrez votre souffle sur les paliers.
— Avec joie, dit Aurore.


Par l’escalier de service en colimaçon, ils montent à la queue leu leu. Abdah le premier. Aurore le suit.
— Combien de marches, dit-elle, pour le paradis d’Allah ? Est-il plus haut que le nôtre ? Disposé autrement dans les nuages. Un voile sur les cafetières. Abdah, vous devez avoir une idée.
Comme s’il n’avait pas entendu, Abdah continue d’évoquer les cultes féroces qu’il vouait à ces femmes inaccessibles que les hommes d’affaires de Beyrouth lui donnaient à dévorer du regard.
Avec ses amis, près des banques et du musée archéologique, ou sur le perron de l’hôtel Saint-Georges, ce n’était que commentaires anatomiques. Défis sexuels. Prouesses et paris d’Ali Baba.
Mais aussi, chaque jour plus forte et envahissante, son obsession pour la femme du banquier. Avec cette habitude d’emprunter les sous-vêtements de la jeune femme à la buanderie, avant qu'on ne les lave. Pour les emporter dans sa chambre. A la sieste. Après le dîner. Rituellement et s’y enfouir. Avant de s’y perdre.
— Par amour chaste. Pure dévotion. Je le jure, dit-il. Pour elle seule.
— Les Goncourt rapportent un cas de ce genre dans leur Journal, dit Alexis. Un médecin de Corrèze devenu fétichiste devant les bas filés d’une de ses patientes. A la fin, il appelait au secours.


Ils montent encore. Abdah toujours dans son récit. En canon. En ritournelle. Abdah dans sa passion pour les poitrines sous les modesties de guipure. Les fesses et les sexes devinés. Les prunelles, l'éclat des dents. Les lèvres peintes. Les mélodies de tentation et les accents de rocaille.
Mais sa voix se casse soudain lorsqu’il évoque la lecture du Nouveau Testament. Cette lecture domestique à laquelle, chaque soir, entourée de ses cousines et des servantes, sa jolie patronne lui demande d’assister. En bonne maronite.
Ce qu’il prend pour un impossible charabia exaspère ses ardeurs. Le transporte vers des abîmes de légendes. De quartiers réservés et de jardins d’oliviers. Dans son esprit, les versets de l’Evangile et les sourates se mélangent. Et il rêve.
Son intouchable libanaise a tout quitté pour le suivre. Lui, le modeste coureur de pistes vaincu par l’Esprit saint. Accroupie, elle lui lave les pieds. Elle le masse, le parfume. Danse pour lui. Et, sous la lune, l’entraîne musarder au Jourdain.
Abdah assure à ses frères qu’elle finira par devenir son esclave. Ou quelque chose d’approchant.
— Chacun son tour. Vous verrez, le ciel le veut. C’est inscrit. Elle y viendra. Voilée, bien entendu.

Chapitre XIX

Le barbu en soutane vient remettre du bois dans la cheminée. Il tend la main à Aurore.
— Suivez le conseil de Gréta. Quittez cet asile de merde. Un trois étoiles, certes, mais dangereux. Nos clients arrivent pour commencer leur nuit. S'ils vous trouvent, ils vous abîmeront. Vous partirez déglinguée, en admettant que vous le puissiez. Je vais vous conduire en ville.
— En jupe ? Avec votre pain de sucre sur la tête ? Vous n’y pensez pas. Chez les derviches, vous êtes tourneur ou hurleur ? Aux ordres de quels flics ? Ils devraient venir de temps en temps donner un coup de balai.
— La police ne se risquerait pas à mettre un pied ici. Pour elle, nous ne sommes qu’une maison soupape. Une de ces chambres à camés que l’on ouvre. Que l’on ferme. A la demande. Pour aider. Soulager. Semblable à celles de Zurich, de Lugano. De Lausanne. A celles du parc de la kleine Schanze, à Berne. A tous les autres squares de la dope. Où que vous portiez l’oeil. Puisque vous ne voulez pas sortir, je vais vous cacher chez moi.
— Hors de question !
Sans crier gare, le derviche balance alors son chapeau et laisse glisser sa soutane. Il apparaît en slip et maillot de corps. Chauve et poilu. Minuscule. Les socquettes sur les godillots.
— Exprimez-vous moins brutalement, dit Aurore. Vous avez l’air d’un cou de poulet plumé.
— Je prendrai soin de vous. Je m’appelle Abdah.
— Eh bien, dit Alexis, lorsqu’on s'appelle Abdah, on se rhabille. Et l’on fait comme les domestiques de Buckingham Palace. On écrit ses mémoires. Chez les éditeurs, la tranche de vie marche à merveille.


Abdah hausse les épaules. Ramasse ses vêtements. Ouvre une pochette en cuir. Se bourre les narines.
— Abdah le farouche, le mal-aimé, dit-il, avait rongé sa ceinture dans la plaine de la Bekaa. Et vendu son keffieh dans les ruines de Palmyre.
— Un récit à la troisième personne ! dit Aurore. Voilà de l’oriental. J’adore.
— Abdah, perdu si jeune, dit-il. Pour un coup de couteau. Une gourde subtilisée. C’était bien avant les guerres.
— Un haret gambade au désert, dit Aurore. Je vois comme si j’y étais. Il saute les Anglaises. Déboutonne les Pères blancs. Et chaparde. Couic, parfois ! Vous deviez être charmant, Abdah, sous vos hardes.
« Et dans cet avant-guerre épanoui au pied des monts du Liban, à Baalbek, justement, vous souvenez-vous du bal des Petits lits blancs ? Eschyle et Sophocle dans le texte. Les ballets de Balanchine. Ceux de Béjart. Mes parents m’ont raconté. Les réceptions dans les ruines du temple de Jupiter. Les agapes sous les nuits étoilées. Les parades d'or devant les famines. Les poitrines taries descendues des montagnes. Allez, Abdah, continuez !
— Ces bals, en effet… La consolation des invendues. Des niaises laissées pour compte. Des obésissimes. Des brunes trop banales. Celles qui n’embarqueraient jamais pour la Suisse. Ou la Californie. Ces odorantes trop humides que des cousins, un doigt dans leur sexe, faisaient pourtant valser jusqu’à l’aube. Par esprit de famille. Entre deux tours avec les occidentales. Si fraîches, elles. Si minces, si blondes et nouvelles.
Alexis embrasse Aurore sur le front.
— Vous avez cru l’avoir embobiné. Peine perdue. Il parle à qui s’accroupit près de lui. Vous ou une autre. Il repère les oreilles tendres et s’y accroche. Il récite sa leçon.


Aurore n’est pas dupe non plus. Mais son rôle diffère. Elle apprivoise, elle caresse. Elle sait qu’un homme se raconte lorsqu’il a peur. Elle s’assoit. Elle fait signe à Abdah de remettre une bûche.
— Allez, mon vieux ! On vous écoute. Nous ne vous volerons rien.
— Abdah, dit-il, s’obstine à croire en sa bonne étoile. Et, un jour… enfin ! Cassé, blessé, à moitié mort de tout, Abdah est recueilli sur la route de Tyr à Beyrouth. Un banquier syrien lui rend la vie sur les cuirs d’une Rolls-Royce. Abdah touché par la grâce d’Allah.
Aurore pense, cette fois, tenir un bout du fil rouge. Alexis est moins convaincu. A son avis, Abdah s’est fait prendre dans la nasse. A Naples, les maffieux n’agissent pas autrement.
— Une villa de marbre sous les jasmins de Beit-Méri, dit Abdah. Les corps frôlés. Les soieries froissées. L’ivresse de l’éther, des pommades, des pansements. Il a trouvé, ce soir-là, mêlée au parfum des jasmins, des citrons et des lauriers, sa première sensation de bonheur. Quelle nuit…
— Et quelle Aurore ! le lendemain matin. Je vous autorise, Abdah, à utiliser mon nom à vos réveils pour votre récit. Ce sera ma contribution.